Carnet · Histoire
Une histoire de Sifnos : du Trésor de Delphes aux Cyclades modernes
Six millénaires sur cinquante kilomètres carrés. Des mines d'or qui ont financé un trésor à Delphes aux Vénitiens de Kastro, des Ottomans à l'indépendance grecque — l'histoire d'une petite île qui a souvent compté plus que sa taille.
Sifnos fait soixante-treize kilomètres carrés. À peine un point dans la mer Égée. Pourtant, l’île a marqué l’histoire grecque à plusieurs reprises — par sa richesse, par ses positionnements géopolitiques, par ses hommes. Voici, sans précipitation, six mille ans condensés en une lecture.
L’âge des mines (4000 av. J.-C. — 5e siècle av. J.-C.)
Les premières traces d’occupation humaine à Sifnos remontent à 4 000 ans avant notre ère. L’île est alors au cœur de la civilisation cycladique du Néolithique tardif puis du Bronze ancien — ces civilisations égéennes pré-helléniques dont on retrouve les figurines d’idoles aux musées d’Athènes ou de New York.
Mais c’est au troisième millénaire avant notre ère que la fortune de l’île se dessine : on y exploite des mines d’or, d’argent et de plomb. Pendant plus de deux mille ans, ces gisements feront de Sifnos l’une des îles les plus riches de l’Égée. La preuve la plus spectaculaire de cette richesse se dresse encore à Delphes : le Trésor des Siphniens, érigé vers 525 avant notre ère.
Le Trésor de Delphes
C’était la coutume des cités grecques que de bâtir, dans le sanctuaire panhellénique de Delphes, un petit édifice — le thésauros — pour y déposer leurs offrandes à Apollon. Sifnos voulut le sien plus beau que tous les autres. Hérodote et Pausanias rapportent que les Siphniens consacrèrent un dixième de leurs revenus miniers à la construction d’un trésor entièrement en marbre — le premier de toute la Grèce continentale.
Trois marbres furent utilisés : siphnien pour les murs, naxien pour l’entablement, parien pour l’architrave et la décoration sculptée. Le pronaos était porté non par des colonnes mais par deux caryatides — des silhouettes féminines en pierre qui annonçaient celles, plus connues, de l’Érechthéion d’Athènes. Pour qui veut comprendre l’élégance de la Grèce archaïque, c’est l’un des bâtiments à voir.
La fin des mines, le mythe de la punition
Vers la fin du VIe siècle, les mines de Sifnos s’épuisèrent. Une partie fut inondée par la mer — certaines galeries descendaient sous le niveau marin. La géologie suffit à expliquer la catastrophe ; mais les anciens y virent une punition divine. La légende, transmise par Pausanias, raconte que les Siphniens, devenus trop avares, avaient cessé d’envoyer leur dîme à Delphes. Le dieu, courroucé, fit monter la mer.
Vraie ou non, cette histoire dit quelque chose de l’île : Sifnos a appris tôt à ne jamais oublier ses tributs.
Les guerres médiques et l’âge classique
Au Ve siècle avant notre ère, Sifnos rejoint la ligue grecque contre les Perses. L’île subit l’occupation perse avant d’être libérée par les armées d’Alexandre le Grand. Elle entre ensuite dans la sphère hellénistique, suit l’Empire romain (les trois sarcophages romains qu’on voit encore aujourd’hui dans les ruelles de Kastro datent de cette époque), puis passe dans l’orbite byzantine. Quatre-vingts monnaies byzantines retrouvées à Kastro attestent d’une population continue à travers les siècles.
Sifnos vénitienne (1307-1617)
L’événement qui change durablement le visage de l’île est la Quatrième Croisade (1204) : Constantinople tombe, l’Empire byzantin s’effondre, et les îles de l’Égée passent sous domination latine.
À Sifnos, c’est un Hospitalier italien (ou catalan) du nom de Januli I da Corogna qui prend le pouvoir en 1307. La famille Da Corogna règne pendant un siècle. Puis, vers 1440, l’île passe à la famille Gozzadini de Bologne. Les Gozzadini la conserveront jusqu’à la conquête ottomane de 1617.
Pendant trois siècles, Sifnos est donc une petite seigneurie latine — un archipel d’îles tenues par des familles italiennes converties au grec mais restées catholiques. Ses voisines — Cythère, Naxos — étaient déjà tombées aux Ottomans. Sifnos est l’un des derniers bastions latins de l’Égée.
C’est de cette époque que date le visage actuel de Kastro : le village fortifié de la côte est, où les façades aveugles des maisons forment elles-mêmes le rempart, où l’on entre par des passages voûtés appelés loggias, et où les stegadia — passages-tunnels — relient les ruelles. Quelques maisons portent encore les armoiries vénitiennes sculptées au-dessus de leurs linteaux.
Sous les Ottomans (1617-1821)
La conquête ottomane fut, contrairement à d’autres îles, plutôt légère à Sifnos. L’autorité se résumait essentiellement à la collecte des impôts ; les insulaires administraient eux-mêmes leurs affaires.
Mais c’est aussi sous la domination ottomane que naît une institution sifniote unique : la Scholi tou Aghiou Tafou — l’École du Saint-Sépulcre — fondée en 1687 à Kastro. Pendant que la Grèce continentale subissait la pression ottomane, cette école devint l’un des rares foyers d’enseignement grec en mer Égée. Elle forma plusieurs générations de clercs, de lettrés et d’éducateurs qui joueront un rôle dans la Grèce indépendante.
Au début du XVIIe siècle, malgré tout, Sifnos était redevenue un centre commercial significatif — petit, mais prospère.
La guerre d’indépendance (1821)
Quand éclate la guerre d’indépendance grecque en 1821, Sifnos joue un rôle plus important que sa taille ne le laisserait supposer. L’île fournit hommes, navires et financement. Plusieurs Sifniotes formés à l’École du Saint-Sépulcre deviennent des figures du nouvel État grec — dont Nikolaos Chrysogelos (1780-1858), futur Ministre de l’Éducation.
En 1836, sous le règne d’Othon, premier roi de Grèce, la capitale de l’île est déplacée de Kastro à Apollonia. Ce déplacement administratif marque la fin du Moyen Âge sifniote et le début de l’ère moderne. Kastro perd peu à peu sa fonction officielle ; il garde sa beauté médiévale.
Le siècle de Tselementes (XXe siècle)
Au tournant du XXe siècle, Sifnos est devenue ce qu’elle est encore aujourd’hui : une île de potiers et de cuisiniers. La pottery sifniote — tsoukalia, mastela, flara — s’exporte dans toute la mer Égée ; le mot Σιφνιός (sifniote) en grec devient presque un synonyme de potier.
C’est aussi dans ces années-là, en 1878, que naît dans le hameau d’Exambela un certain Nikolaos Tselementes. Il deviendra le plus grand chef cuisinier grec moderne, l’auteur du livre de cuisine grec qui codifie la cuisine nationale en 1932, et son nom même — tselementes — passera dans la langue grecque comme synonyme de livre de cuisine. Pour aller plus loin, voir notre biographie de Tselementes.
Sifnos aujourd’hui
L’île a stabilisé sa population autour de 2 777 habitants permanents (recensement 2021). Le tourisme — récent, plus mesuré qu’à Mykonos ou Santorin — complète les activités traditionnelles : la pêche, l’agriculture, la poterie, la cuisine, l’artisanat.
Sifnos n’est jamais devenue ce qu’elle n’aurait pas dû devenir. Ses villages restent à taille humaine. Son rythme reste grec. Ses fournos s’allument toujours le samedi soir avec les tsoukalia de la revithada. Ses chapelles sont toujours blanchies pour Pâques par les chiones. Et le vent du nord, le meltemi, continue de balayer les terrasses comme il le faisait quand les Da Corogna les regardaient depuis les remparts de Kastro.
L’histoire de Sifnos est un peu tout ça : grande au-delà de son importance, fidèle à ses gestes, et plus intacte que la plupart des îles voisines.
Pour aller plus loin :